Les fous d’Antoby

Je suis arrivé vers midi au centre d’éveil Toby Betela. La chaleur était écrasante, le sol blanc réfléchissait la lumière avec violence, la place du village était déserte.
Passé la porte du premier bâtiment je me suis retrouvé au milieu d’une grande pièce. Un grand silence régnait. A même le sol, des patients avec des chaînes aux pieds, le regard parfois vide. Une femme était enroulé, malgré la chaleur, dans une couverture. Un patient jouait avec un ballon de foot confectionné avec les lambeaux de son drap. Certains m’ont regardé interloqués, les autres m’ont ignoré.
Je m’appliquai à prendre chaque photo en étant proche, le plus proche possible, en faisant le moins de bruit possible comme si le silence était synonyme de recueillement, comme si tout le monde était encore là.
J’attendais une réaction.
Rien ne se passa.
Juste la folie. La chaleur. Le silence.
Avec le temps, un échange se créa. Simple. Se serrer la main, se sourire, un geste, une photo, avant que le regard ne se vide de nouveau, que le silence ne reprenne place.
Photographier devenait utile …

Salah Benacer
texte et photographies
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Les premiers temps, lors de la toilette du jeudi matin, je fus touché par l’impression de fragilité que dégageais la vision des corps sur le béton. Par la suite dans le bruit de l’eau sur la lumière, je vis le bien-être que ces patients ressentait. L’eau glissait sur eux comme si le temps et la solitude n’était plus un barrage, ni la folie d’ailleurs.
« C’est le démon qui est responsable » me dit le pasteur, responsable du centre. Alors le dimanche et le lundi après-midi des anges venaient ! Dans l’église, au bord de l’apoplexie, déshydratés par la sécheresse de l’air, ces anges appelaient Jésus de Nazareth pour qu’il délivre les malheureux de leurs « chaînes ».
C’est peut être cette ensemble de regards, de vides, de silences, d’égarements que l’on appelle la folie.
Je ne sais toujours pas.
Je sais qu’il ne faut pas se hâter de juger : le centre d’éveil tenus par l’église Luthérienne de Madagascar fonctionne avec un budget de 150 euros par mois (fruits des dons et de la vente de quelques légumes lors d’enchères organisées à la fin des offices). Il y a 198 patients au centre : malades, handicapés mentaux et physiques, toxicomanes. Certains viennent de villages situés à plusieurs jours de taxi-brousse et sont là depuis plusieurs années. Ils sont parfois accompagnés d’un proche en charge des repas et de leur propreté pour la durée du traitement. Mais d’autre ont été abandonnés à l’entrée du village. Une fois « la guérison » d’un patient décidé par le comité directeur du village (sur avis d’un « ange »), le malade peut bénéficier gratuitement d’une parcelle de terrain au village pour y construire une case. Il viendra ainsi agrandir la communauté des bénévoles du centre.
Se pose alors la question de la dignité et du devenir des patients les plus atteints en raison de leurs conditions de vie et en l’absence de moyens modernes de diagnostics et de traitements.
Mais le centre d’Antoby a le mérite d’offrir les premiers gestes d’un réconfort dans un pays ou la foi est grande.
Sans eux cela serait pire …


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Salah Benacer
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